Arnaud Gronfier : la transmission de la ferme de l'Abondance 2/2

Arnaud Gronfier : la transmission de la ferme de l'Abondance 2/2

«J’avais envie d’avoir mon propre outil de travail.»

Les repreneurs de la Ferme d’Henri Doublier sont tous deux originaires de Seine et Marne. Arnaud Gronfier, chef de culture conventionnelle pendant 10 ans et sa femme Charlotte qui a travaillé dans le tourisme, réalisent un projet familial à travers cette expérience de reprise.

L’agriculture est-elle une vocation ?

Je suis né à la campagne, dans une propriété au milieu des bois, mais je ne suis pas né agriculteur. Mes parents étaient quincaillers sur Paris. J’avais des voisins agriculteurs, ils me mettaient dans les batteuses. J’allais me promener dans les champs. C’est venu tout seul.

As-tu fait des études agricoles ?

Non, j’ai repris les études plus tard, pour avoir ce qu’ils appellent le niveau BAC pour pouvoir prétendre aux aides à l’installation. J’ai fait des études dans les chevaux. J’ai travaillé 5 ans avec les chevaux avant de travailler dans des fermes, en tant que stagiaire, salarié et au fur et à mesure que les années avançaient, j’ai gravi les échelons pour devenir chef de culture avant d’arriver ici.

Comment se passe la bascule de 10 ans chef de cultures conventionnelles vers la reprise d’une ferme en bio ?

L’envie d’être autonome complètement. Mon patron me laissait faire pas mal de choses. On a développé l’activité de travaux agricoles ensemble et à un moment donné j’ai dit « moi je veux y aller tout seul, je veux habiter la ferme, je veux être mon propre patron, je veux pouvoir transmettre quelque chose à mes enfants, si ils veulent faire ça un jour». J’avais envie d’avoir mon propre outil de travail.

Pourquoi en bio ?

Marre des traitements. On réfléchissait déjà au bio avec mon ancien employeur, mais c’était vraiment une grosse structure avec beaucoup de kms entre chaque site, rien n’est infaisable mais c’était compliqué à mettre en œuvre.

Je commençais à saturer des traitements depuis quelques années. Le vrai déclic, c’est un jour où j’ai emmené mes enfants avec moi à la ferme, j’avais préparé le tonneau pour le lendemain et là « touche pas à ça, touche pas à ça, c’est dangereux, touche pas ». Arrive un moment où c’est compliqué à gérer vis-à-vis des enfants. De leur expliquer qu’on fait du bon boulot mais qu’il ne faut pas qu’ils touchent aux produits.

Comment s’y prend-on quand on veut reprendre une ferme en bio?

Je regardais dans Agri affaires depuis quelques temps. C’était trop cher, c’était trop loin, le secteur ne me convenait pas. Et puis un jour, coup de chance, je suis tombé sur la ferme d’Henri. C’est incroyable, mais c’est comme ça. J’ai tapé, ferme à céder 100km autour de Melun. Et ça a été vraiment le coup de bol.

Coup de bol et coup de cœur aussi pour cette ferme-ci ?

Il n’y avait pas vraiment l’embarras du choix, c’était celle-là ou pas. Mais si on n’avait pas eu le coup de cœur, on ne se serait pas installés. Parce qu’après le temps passe, on ne s’endette pas à ce point-là à partir de 45, 50 ans parce que ça nous emmène trop loin.

Les bâtiments sont beaux. On a trouvé l’environnement sympa. La grande culture je cherchais, le verger, je ne connaissais pas et l’idée de produire, transformer, vendre m’intéressaient beaucoup. On a été sensibles avec ma femme qui a travaillé dans le tourisme, au fait qu’il y ait un accueil touristique. Je n’avais pas d’idée et là elle était toute trouvée. La vente, ma femme aime bien ça. Faire les marchés, les livraisons, le contact à la clientèle… Elle fait aussi la paperasserie, la compta, tout le suivi client, la facturation, les contrats d’Amap... Elle aime bien sortir de la ferme, moi j’aime plutôt rester. On a été vraiment sensibles au fait que la ferme nous permettait d’avoir chacun nos activités distinctes.

A-t-il été facile de s’entendre sur le prix avec Henri ?

En fait, oui. Comme il n’y en avait qu’une, il a fixé le prix et on a dit oui. On ne sait pas ce qui se passe derrière. Seul Henri savait s’il y avait du monde. Suite à des héritages, j’avais reçu une ferme dans la région de Melun. Je n’ai jamais pu la reprendre parce que le locataire ne voulait pas partir donc je l’ai vendue pour financer ce projet.

Comment s’est organisé le tuilage?

Philippe, l’ouvrier d’Henri, m’a accompagné et va m’accompagner jusqu’à son départ à la retraite l’année prochaine donc ça fera 1 an et demi. C’est lui m’a montré comment faire le jus et le cidre cette année. Le jus c’est assez facile, le cidre, c’est un peu plus de surveillance. Heureusement qu’il était là pour me dire comment étaient les terres ici, je ne connaissais pas du tout le secteur et quand on commence à faire du désherbage mécanique, c’est assez impressionnant quand on vient du conventionnel. Quand on a passé la bineuse et la herse étrille, on se dit houla qu’est-ce que j’ai fait ? Et il te dit que ça n’est pas grave, qu’il ne faut pas regarder derrière. Effectivement une semaine après 10 jours, on ne voit plus rien. Il a été d’une aide très précieuse. D’août à décembre, entre les chaumages, la fin de la moisson et la récolte de pommes, on a énormément de boulot. Ca ne va pas être facile de remplacer Philippe, mais il faudra trouver quelqu’un.

Henri a beaucoup emmené Charlotte pour les dernières livraisons en Amap au mois de juin. J’y suis allé un peu mais pas trop. On a été hyper bien accueillis. Au niveau du voisinage, le maire est agriculteur aussi. On a rencontré quelques élus d’autres communes qui sont aussi en Amap, ça s’est bien passé. A la chambre d’agriculture et à la DTT je connaissais déjà mon petit monde, ça fait déjà un paquet d’années que je travaille dans ce milieu-là. Henri n’a pas eu à m’expliquer comment ça fonctionnait.

Par rapport au conventionnel, tu t’es bien adapté ?

Je me suis très bien adapté à ne plus me lever à 3 ou 4h du matin pour sortir le tonneau. Je pense que c’est plus compliqué quand tu passes du conventionnel au bio dans la même exploitation. Je suis passé de l’un à l’autre avec une exploitation qui fonctionnait déjà en bio, avec des rotations, des cultures adaptées au terroir et puis le technicien de la COCEBI connaissait déjà la ferme donc ça a été plutôt facile au niveau des céréales.

La mauvaise récolte de pommes cette année sur une activité, l’arboriculture que tu ne connaissais pas, a-t’elle un effet dissuasif?

Cette année, 100% des pommes à couteau ont gelé et en pommes à jus on doit avoisiner les 95%. L’année dernière on s’est dit, on ne va pas se faire deux années catastrophiques, bah si, alors j’espère qu’il n’y en aura pas une 3e. Non il faut continuer parce que ça fait partie intégrante de la ferme. Ca représente 25% du chiffre d’affaires de l’exploitation. Je voulais développer plus, on ne va pas le faire, mais on va replanter 3 ha pour repasser à 6 ha de vergers et on va voir ce qui se passe.

J’avais choisi mes variétés pour cette année, mais avec le coup de gel je vais peut-être essayer de répartir les précocités de pommes. Celles qui n’ont pas gelé ce sont les pommes tardives. La floraison a eu lieu 3 semaines, 1 mois après les autres. Une dizaine d’arbres sont plein à craquer, mais seulement 10.

Economiquement, comment vous en sortez-vous ?

On exploite le gîte depuis l’année dernière. Ma femme est salariée de l’exploitation, je ne me tire pas de salaire encore ou vraiment très peu, c’est le gîte qui nous fait vivre. On a aussi la plate-forme de déchets verts. Je collecte les déchets verts (tontes, taille de haies) des collectivités et des artisans… Je les broie, je les composte et je les valorise ou bien dans mes champs en tant qu’engrais ou bien je les vends aux agriculteurs voisins. J’ai mis des règles ; Il n’y avait pas de pont bascule maintenant chaque entrée est comptabilisée.

Pour l’avenir, est-ce que tu penses développer les activités de la ferme, diversifier davantage ?

Diversifier je ne pense pas. Améliorer l’existant. Développer la plate-forme de déchets verts : pour l’instant on est à 3000 tonnes de collecte, j’aimerai passer à 6. Par l’implantation de 3 ha de verger supplémentaire, je souhaite développer l’activité cidricole et m’orienter plus dans la production de semences bio de céréales. Mais créer une autre activité, dans les 10 prochaines années, non. Si on développe, ce sera dans l’activité de ma femme : une salle de réception dans la grange, un gite supplémentaire, une activité moins soumise aux aléas climatiques.

Quelles leçons tires-tu de cette expérience de reprise ?

Je dirai que pour reprendre une ferme comme ça, il faut pas mal d’expérience. Basculer du conventionnel au bio n’est pas le problème, la difficulté c’est de savoir encaisser psychologiquement les à-coups du temps. On se dit que tout va bien aller, on a une belle floraison, et patatrac, un jour de gel, plus de récolte. Ca, c’est pas facile.

Après c’est vraiment la vie dont j’ai rêvé et je pense ma femme aussi. Aujourd’hui je déjeune matin, midi et soir avec mes enfants. Ils font du tracteur dès qu’ils peuvent. C’est quelque chose qu’on a fait en famille. On profite vraiment à fond de la famille, c’était le projet aussi.

Propos recueillis par Fanny Héros

Cet entretien, publié également dans le Francilien Bio (n°43), a été réalisé dans la cadre du projet « Portraits d’agriculteurs », soutenu par l’Agence de l’Eau Seine Normandie. Ces portraits sont des outils de sensibilisation à l'agriculture biologique.

 

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