Henri Doublier : la transmission de la Ferme de l'Abondance (1/2)

Henri Doublier : la transmission de la Ferme de l'Abondance

« La priorité des priorités, c’était que ma ferme reste en bio »

Henri Doublier, 69 ans, Président du GAB IdF entre 2002 et 2008, administrateur de la Fédération Nationale d'Agriculture Biologique (FNAB) pendant 10 ans et représentant de la FNAB à l’Institut Technique de l'Agriculture Biologique (ITAB), est un heureux retraité qui aspire aujourd’hui à faire tout ce que son activité de paysan bio et militant ne lui a pas permis de faire. Rencontre…

Je me suis installé sur la ferme de Vaux sur Lunain en 1969. J’avais 21 ans. Mon père avait acheté la ferme 6 ans avant, mais il y avait un fermier dessus. J’ai acheté les bâtiments et 30 ha de terres en 1973, lorsque mon père a voulu prendre sa retraite. En fin de carrière en 2015, j’avais 130 ha.

J’ai fait de l’agriculture conventionnelle jusqu'en 1985. Et puis j’en ai eu marre d’utiliser des produits phyto. Ca ne me paraissait pas être une agriculture d’avenir. J’ai découvert l’agriculture biologique en Allemagne en participant à un voyage organisé par la FNAB et en visitant des fermes Bio. En Bourgogne à cette époque, j’ai profité des conseils du premier technicien Bio de France embauché par une chambre d’Agriculture. Par la suite pour la commercialisation de mes productions, j’ai adhéré à la Coop « COCEBI » première coopérative Bio de France 100% Bio.

Le fait que la ferme soit située sur une zone à enjeu eau a-t’il joué dans ta conversion en BIO ?

Dans la vallée du Lunain, l’eau coule 2 à 4 mois de l’année en surface et le reste de l’année en rivière souterraine, en relation directe avec les captages de Sorques de la ville de Paris. Nous étions 7 enfants et au décès de mon père, mes frères et sœurs ont voulu réaliser leur capital. Je ne pouvais pas assumer tout le transfert du foncier sur mes épaules. Et Eau de Paris était intéressée par mon approche globale de l’exploitation (protection de la nappe) et le fait de pouvoir développer l’agriculture biologique dans la vallée. Ils sont intervenus avec un bail environnemental pour acheter des parcelles et permettre à l’exploitation de rester une entité.

Aujourd’hui la ferme est très diversifiée, comment cela s’est-il construit?

J’ai diversifié très tôt pour assurer la trésorerie, amortir les aléas climatiques et continuer à sortir 2 salaires.

Le prédécesseur avait un troupeau de 200 brebis. J’ai repris la ferme pour faire des céréales. Et puis j’ai diversifié. J’ai commencé par les chambres d’hôtes et la création d'un gîte de 14 personnes dans l’écurie. Dans les années 90, j’ai planté des pommiers. Aujourd’hui y a 3,5 ha de verger, 1ha de pommes à couteaux et le reste en pommes à jus pour faire du cidre et du jus de pommes en vente directe (AMAP, Biocoop etc..). En 2010, j’ai créé une plate-forme de compostage. Depuis 2004, toute la ferme était reconvertie en bio et comme je n’avais pas d’élevage, c’était une manière d’amener du compost pour les champs en AB.

Comment s'organisait le travail dans la ferme ?

J’ai démarré tout seul. Pendant quelques années, j’ai eu des stagiaires et très vite j’ai fait le choix d’avoir un salarié à plein temps. J’ai embauché quelqu’un qui avait 21 ans qui revenait de l’armée et qui m’a secondé pendant toute ma carrière.

Je gérais le gîte, qui a bien tourné, et la vente de mes produits, pommes, cidre, jus de pommes, vinaigre aux Amap et sur les marchés bio. Philippe s’occupait plutôt de la ferme. 

A quel moment commences-tu à envisager la transmission ?

Après 50 ans, je me suis régulièrement posé la question de la succession. Le temps passait et il fallait que j’arrête parce que je fatiguais trop. A 62 ans, j’ai décidé de céder ma ferme qui était en Earl, à ma fille pendant 2 ou 3 ans, le temps qu’elle réfléchisse. Je suis devenu salarié et elle gérante de l’entreprise. Elle n’a pas souhaité poursuivre. Je suis entré dans la phase de réflexion sur la manière d’envisager la cession.

Je me suis adressé à AS77 le centre de gestion, j’ai fait une formation «Transmission» au niveau départemental avec le GAB. J’ai eu recours à deux agents immobiliers et un expert foncier pour obtenir une estimation moyenne acceptable et amortissable par rapport à la richesse des terres (entre bonnes et mauvaises terres). Le but, c’était de réaliser mon capital et d'investir avec ma compagne dans une maison pour la retraite.

Qu’advenait-il du bail Eau de paris?

J’étais propriétaire des ¾ de la ferme, donc j’ai fait un bail des ¾ au repreneur et Eau de Paris a transféré les baux que j’avais avec eux au nouveau locataire.

Comment se fait la rencontre avec Arnaud ?

La priorité des priorités, c’était que la ferme reste en bio. Je voulais aussi trouver quelqu’un qui avait un certain capital pour faire face au capital foncier des bâtiments de ferme.

J’ai eu plusieurs demandes pour l’agrandissement : des gens qui avaient des surfaces importantes dans la région et qui voulaient installer leurs enfants. J’ai toujours milité pour l’exploitation à échelle humaine, je suis resté dans ce cadre.

Un jour, j’ai trouvé une rubrique de vente de fermes bio sur Agri affaires. C’est comme ça qu’Arnaud est venu avec sa femme. Un autre couple de jeunes était aussi très intéressé, mais ils étaient beaucoup plus loin de la démarche bio. Il y avait des atouts plus favorables pour réaliser l’affaire avec Arnaud. Il avait déjà fait un diagnostic de conversion en Bio avec son ancien patron. Il avait des biens pour faire face au foncier. J’ai annoncé les chiffres de l’estimation de la cession des 130 ha et le prix des bâtiments et de la maison d’habitation. Quelques semaines après, ils ont donné leur accord.On a cheminé ensemble 4 à 6 mois.

Qu’entends-tu par « cheminer » ?

On prend le temps de voir les compétences des gens, l’intérêt qu’ils ont pour l’affaire, s’ils ont les reins assez solides pour gérer ce genre d’exploitation diversifiée, exigeante au quotidien, qui demande beaucoup de main d’œuvre. Il faut théoriquement 3 personnes à l’année. On connait tous les problèmes de main d’œuvre. Trouver un chauffeur de tracteur qualifié aujourd’hui n’est pas évident, et puis il faut du monde pour assurer le gîte. Charlotte était très intéressée par les activités de tourisme à la ferme et Arnaud avait les bases pour faire de l’agriculture biologique. A 38 ans, il en avait ras le bol des produits de traitement. Je suis passé par là aussi. Je sentais bien que chez lui c’était un moyen d’arrêter. Je les ai laissé cheminer tranquillement en apportant des réponses aux questions qu’ils se posaient sur la gestion et autres.

Est-ce que tu les as accompagné dans les activités de la ferme ?

Entre Arnaud et mon salarié, ça a accroché tout de suite. Philippe a autant d’expérience que moi sur la ferme. J’ai toujours travaillé en discutant avec lui, en le formant, du coup Arnaud s'adresse à lui.

C’est bien que Philippe l’accompagne pendant 1 an ou 2. Le métier d’agriculteur s’apprend toute sa vie et puis on arrête et il y a encore plein de choses qu’on ne sait pas et qu’on ne saura pas, même Arnaud aura du mal à faire le tour. Le changement climatique, c’est un vrai problème. La dernière année, c’était une cata au niveau de la récolte. Cette année, c’est la sécheresse. Le métier c’est tous les jours une découverte, tous les jours un apprentissage.

Est-ce que tu es content de cette transmission ?

Oui, j’ai fait ma part, j’ai beaucoup donné donc aujourd’hui je relâche et j’essaie d’en profiter un peu, de vivre avec ce qui est autour de moi et de faire des choses que j’ai pas eu le temps de faire au cours de ma vie. Tous les hivers on partait 15 jours, 1 mois à l’étranger dans les pays chauds en général, mais le reste de l’année c’était le boulot, le samedi et le dimanche c’était le gite et puis il fallait dynamiser tout l’environnement de la ferme. Cette année, j’ai acheté un petit voilier. Avec mon cousin et des amis nous découvrirons les cotes Bretonne et les îles autour. Et puis après c’est l’histoire qui dira où on ira, je ne sais pas.

Propos recueillis par Fanny Héros
Cet entretien, publié également dans
le Francilien Bio (n°43), a été réalisé dans la cadre du projet « Portraits d’agriculteurs », soutenu par l’Agence de l’Eau Seine Normandie. Ces portraits sont des outils de sensibilisation et de promotion de l’agriculture biologique.

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